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Pour Un bocal d’eau stagnante 🐟

Imaginez une personne qui vivrait sa vie avec 50% d’Ă©nergie en moins.

Tout en Ă©tant, a priori, tout Ă  fait saine – c’est-Ă -dire en pleine possession de ses capacitĂ©s physiques et mentales, cette personne, par le simple fait de se retrouver dans un certain environnement, vivrait sa vie avec 50% de capacitĂ©s gĂ©nĂ©rales en moins, par rapport Ă  ce dont elle est dotĂ©e.

Regardons cette personne d’un peu plus prĂšs : de l’extĂ©rieur, tout va bien.

Elle est en bonne santé, intelligente, dynamique, pétillante.

A la voir comme ça, on ne se doute pas une seconde qu’elle vit sa vie avec ce handicap.

Normal qu’on ne puisse se douter de rien, puisque de handicap, elle n’en a pas Ă  proprement parler.

En plus, elle a un boulot bien payé et socialement approuvé, elle a des amis, elle vit dans une ville cosmopolite.

Alors, c’est quoi, le problĂšme ?

Le problĂšme, c’est que, dans cet environnement, dans lequel plein de gens se sentent tout Ă  fait bien, environnement que, peut-ĂȘtre, certain-e-s lui envient (« de quoi elle se plaint ? Elle a tout ce qu’il faut »), cette personne, prĂ©cisĂ©ment, se consume Ă  petit feu.

Pas le gros incendie spectaculaire qui pourrait rendre visible aux yeux des autres ce qu’elle traverse, ou qui lui donnerait l’impulsion pour fuir en urgence, non, plutĂŽt un tout petit feu invisible, disons mĂȘme, un tas de braise, qui la ronge un peu plus chaque jour, insidieusement.

Tellement insidieusement que certains jours, elle se demande mĂȘme si elle les a inventĂ©es, ces braises, ou si elles sont bien lĂ .

DÚs son réveil, cette personne est projetée dans la pesanteur de son quotidien.

Elle entend ses voisins qui s’agitent et parlent fort dĂšs le matin.

Elle a comme l’impression de ne pas savoir oĂč se mettre.

MĂȘme dans son propre appartement, elle n’arrive pas Ă  trouver le silence dont elle a besoin.

Il fait déjà trÚs chaud, trop chaud pour elle.

Elle sort de son lit et se sent lourde, comme si on avait accroché des poids à ses chevilles.

Elle ouvre la fenĂȘtre pour faire rentrer un peu d’air.

Enfin, de l’air urbain, dĂ©jĂ  bien chargĂ© en pollution.

C’est fou, mais c’est comme si elle le sentait.

Comme si elle pouvait sentir que l’air de cette ville Ă©tait viciĂ©.

Et puis cette chaleur…

C’est comme si elle incrustait les murs autour d’elle.

C’est le matin et tout est dĂ©jĂ  plein de cette chaleur pesante.

Nouvelle sensation de ne pas savoir oĂč se mettre.

Elle se prépare à sortir de chez elle pour aller travailler.

C’est l’un des moins pires moments de sa journĂ©e : contrairement Ă  l’appartement Ă©touffant, dehors, il fait encore relativement frais.

Les gens passent, font un peu la gueule, mais si c’est une petite matinĂ©e ensoleillĂ©e, alors ça lui redonne un peu d’Ă©nergie.

Elle essaie de positiver et de se convaincre que ce sera une belle journée.

« Faut pas se laisser aller, je suis trop nĂ©gative. J’ai aucune raison de me plaindre. »

Elle pense à ses petites plantes qui poussent tranquillement sur son balcon et ça la réconforte un peu.

Par chance, elle peut se rendre au travail Ă  pied.

Elle éprouve une gratitude immense pour ça.

Quand elle s’imagine dans les transports, elle ressent une forme de nausĂ©e, d’écƓurement, d’Ă©touffement presque.

Tout sauf ça.

Si, au moins, elle peut faire la plupart de ses trajets Ă  pied plutĂŽt que de s’entasser dans des transports, tout n’est pas perdu.

En chemin, elle se sent quand mĂȘme agressĂ©e par les bruits des voitures, les klaxons, qui font monter en elle une rage Ă©norme (« Mais POURQUOI les gens font-ils ça ? ça sert Ă  QUOI de klaxonner comme un con ? »), les personnes qui s’approchent trop prĂšs ou la bousculent sans la regarder.

Mais ça va, elle a encore un capital énergie, elle tient bon.

Elle n’est debout que depuis une heure.

Elle passe sa journée de travail à échanger avec des clients plus ou moins sympathiques.

Quand les gens sont chaleureux, elle se recharge un peu.

Elle prend plaisir Ă  les conseiller.

En revanche, elle a le sentiment d’absorber comme une Ă©ponge l’Ă©nergie des personnes plus nĂ©gatives.

Mais elle tente de garder le moral : « Je prends trop les choses Ă  coeur, faut pas que je me prenne la tĂȘte comme ça. »

La journĂ©e se poursuit, elle sent Ă  quel point sa rĂ©serve d’Ă©nergie se vide, trop vite, sans doute.

Elle se retrouve rapidement dans le rouge – lassitude, perte de luciditĂ©, perte de sens, sentiment d’agression, irritabilitĂ©, tension nerveuse – et, quand vient le moment de rentrer chez elle, elle rassemble tout ce qui lui reste d’Ă©nergie pour faire son trajet retour.

C’est comme si tout Ă©tait amplifiĂ©.

Les gens sont plus pressés, les bruits sont amplifiés, la chaleur est écrasante.

Elle sent le frottement entre ses vĂȘtements et sa peau et ça la dĂ©goĂ»te, elle voudrait tout arracher et respirer.

Elle se sent complÚtement prisonniÚre de son corps, qui réagit avec détresse à tous ces stimuli trop forts.

Elle se sent monstrueuse, Ă©norme.

Elle voit tous ces gens autour qui semblent juste suivre leur chemin, sans se poser de questions et se demande s’ils se doutent une seconde de ce qu’elle traverse, Ă  ce moment-lĂ  et tous les autres jours de sa vie.

Elle rentre chez elle, à bout, vidée et passe le reste de sa soirée à se recharger comme elle peut.

Certains soirs, les crises de boulimie l’aident Ă  s’anesthĂ©sier quelques heures et Ă  libĂ©rer toute cette Ă©nergie pesante qui la ronge.

D’autres soirs, elle n’a mĂȘme pas la force de faire une crise.

Elle pense Ă  tout ce qu’elle devrait faire, Ă  tout ce qu’elle aimerait faire, aussi, mais elle n’a simplement pas la force de faire quoi que ce soit.

A ce moment prĂ©cis, comme tous les soirs, elle se sent comme un poisson hors de l’eau, qui doit retrouver son Ă©lĂ©ment au plus vite.

Comme si elle vivait une trĂšs lente agonie.

Son seul Ă©lĂ©ment Ă  elle, son refuge, c’est cet appartement, en pleine ville, trop chaud, trop petit, trop bruyant.

Ce poisson d’eau vive, qui a besoin de mouvement et de puretĂ©, se retrouve dans son bocal d’eau stagnante.

Quand elle tente d’expliquer aux autres ce qu’elle traverse, on lui dit : « ça va, t’as un super bocal, y a plein de gens qui rĂȘveraient d’avoir ça. T’es jamais contente. »

Alors, elle se dit : « Mais oui, c’est vrai, je suis qui, moi, aprĂšs tout, pour vouloir autre chose que mon bocal d’eau stagnante? Il y a plein de gens qui rĂȘveraient d’avoir ça. »

Update : au jour oĂč je publie cet article, ce joli poisson a quittĂ© son bocal et a dĂ©cidĂ© d’explorer le monde. Plein de rĂ©ussite Ă  elle.

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